« To swipe » : verbe anglais qui désigne par extension, l’action d’un pouce qui caresse furtivement votre écran tactile vers la droite ou vers la gauche sur des applis de rencontres, pour liker ou pas le profil d’un célibataire. Et si ce geste compulsif, devenu anodin, rongeait les phalanges de nos mains jusqu’à notre cerveau ? La culture du swipping dicte-t-elle désormais nos comportements au quotidien ? Vous le saurez si vous acceptez de lire cet article jusqu’au bout, sans le condamner à son faciès introductif peut-être disgracieux.

Par Paula Haddad, auteur de « J’ai liké ton profil et…j’aurais pas dû » (disponible sur Amazon)

Ce matin, j’ai « Tindérisé » mon nouveau voisin…

Ce matin, j’ai « Tindérisé » mon nouveau voisin.  Je l’ai croisé sur ce palier qui accueille parfois un débat sur l’isolation des combles, à l’heure où je reprends le chemin de la vie réelle après une soirée de swipping aussi effrénée que stérile sur des applis de rencontres. Son visage m’est apparu d’un coup, sans recevoir de notification pour me dire qu’il était en train de regarder mon profil. Une image nette, sans lunettes de soleil, ni pixels dans les yeux, sans reflets bleu Avatar dans ses lunettes carrées. Sans un chihuahua contre lequel il se blottirait avec amour, ni une ex de passage dans le décor. Sans une bande d’amis avinés qui miment la joie derrière un comptoir, ni un enfant déjà apeuré à l’idée de me rencontrer. L’homme est avenant : cheveux courts, regard lumineux, un jean, des baskets. Il ressemble à ce qu’il est. Je l’ai fixé attentivement bien 5 ou 6 secondes, une éternité comparé à mon temps de swipe habituel par célibataire. Dans ce temps, j’ai déjà survolé au moins 10 nouveaux profils, souvent en prenant la tangente avec dextérité vers la gauche, mon café en main.

« Je n’avais rien contre un match avec cet inconnu »

Mon voisin se tenait seul sur le palier, prêt à refermer sa porte. Dans l’entrebâillement, la possibilité d’un like réciproque, avant peut-être qu’il ne présente son profil à une autre célibataire de la rangée du 3e étage. Je n’avais rien contre un match avec cet inconnu, envoyé par une agence immobilière soucieuse de favoriser les vraies rencontres entres âmes solitaires disposées à payer un loyer exorbitant pour une cave agencée en studio. J’ai même entrevu dans ce profil qu’on me donnait à swipper avant d’atteindre l’ascenseur, des soirées Netflix sous un édredon défraîchi, des commandes orgiaques de sushis 42 pièces et une facture ENGIE commune.

Je n’avais rien contre ce match inopiné, le premier d’une longue journée où je ferai glisser mon pouce parfois par erreur dans le mauvais sens, avant d’effacer discrètement la malencontreuse bévue. Mais pourrais-je ensuite faire disparaître ce match avec mon nouveau riverain de palier si je décidais que je n’ai au fond pour lui rien d’autre qu’un petit like timide, pire encore si j’acceptais de communiquer dans le long couloir des messages ? Sa porte se referme doucement. Je vois sa bouche charnue articuler la première syllabe du mot « Bonjour », il semble à l’aise avec cet échange impromptu, cet effronté n’a même pas attendu que je lui donne mon aval avec un traditionnel like. Il transgresse les codes du swipping.

« J’ai swipé mon nouveau voisin vers la gauche sans lui accorder le moindre sursis.»

Face à ce cas de figure inédit, je perds l’équilibre, j’envisage même de lui répondre un « Slt » ou un « Bjr ». Au prochain « chat », au pied de nos paillassons, j’accepterai peut-être même de lui révéler mon prénom. Mais voilà, mon pouce a lobotomisé mon cerveau. Il est trop tard. Je ne lui ai pas répondu. J’ai swipé mon nouveau voisin vers la gauche sans lui accorder le moindre sursis. Il est parti. Et je ne le croiserai peut-être plus jamais près de mon entrée. Ou sur Tinder qui sait ?